Il est des existences publiques qui, lorsqu’elles se brisent, résonnent longtemps dans le silence de nos méditations. Ce n’est pas tant le bruit de la chute qui importe, mais ce qu’elle révèle des constructions intérieures, souvent fragiles, qui soutenaient des apparences de grandeur. Ainsi en est-il de cet ancien ministre de la Justice, aujourd’hui confronté à la rigueur d’une justice dont il fut jadis l’architecte zélé.
Tu sais de qui je parle : l’homme aux bracelets électroniques, l’intellectuel pétri de droit, le professeur agrégé devenu ministre, et le ministre devenu serviteur d’un pouvoir dont les penchants despotiques n’étaient plus à prouver.
Il se plaisait à se nommer le « Tailleur de Haute Couture constitutionnelle » du défunt régime , façonnant les textes au gré des désirs du Prince, tel un couturier despotique qui, au lieu d’habiller la République de droiture et de légalité, l’affublait de lois et décrets sur mesure pour museler, étouffer, contraindre.
C’est cet homme qui, avec fierté et arrogance, avait introduit dans notre système pénal le bracelet électronique. Un outil présenté comme moderne, mais qu’il avait utilisé principalement pour museler, surveiller et humilier les militants et sympathisants d’un parti et d’un homme — ces jeunes femmes et hommes dont le seul tort fut de rêver d’un Sénégal plus juste. Beaucoup d’entre eux croupissaient en prison, tandis qu’il se drapait dans sa toge d’éminent juriste, méprisant la souffrance qu’il cautionnait, parfois même organisait.
Aujourd’hui, cet homme tombe. Inculpé par la Haute Cour de Justice, non pour ses silences complices, mais pour des actes de corruption et de concussion. Ironie cruelle, presque grecque, que de voir celui qui prônait l’ordre judiciaire en devenir la cible. Mais plus cruelle encore est la leçon que cette chute livre à ceux, comme toi, qui aspirent à une vie droite, à une vie utile. Il goûte enfin à l’amertume de ce système répressif qu’il a contribué à bâtir de ses propres mains. Le bracelet électronique qu’il avait imposé aux autres va désormais l’entourer à son tour.
Permets-moi donc de tirer, pour toi, quelques leçons de ce naufrage moral : D’abord, la science ne fait pas l’homme. On peut être docteur, professeur, académicien, et n’être que le valet du pouvoir, dès lors qu’on a perdu la noblesse du cœur. Ne cherche jamais à briller aux yeux des puissants au point d’oublier ce que tu dois aux humbles vérités de ta conscience.
Ensuite, évite l’ivresse du verbe qui justifie tout. Il est aisé, pour l’esprit agile, d’habiller les fautes de la tyrannie du langage du droit. Mais ces parures tombent toujours, et la vérité, nue, finit par revenir, comme l’aube après une nuit menteuse.
Enfin, mon fils, ne mets jamais ta plume, ton savoir, ni ton nom au service d’une cause que ton cœur réprouve. On peut toujours réussir dans le mensonge, mais l’on ne s’y repose jamais. Et lorsqu’un jour vient le jugement – moral ou judiciaire – il n’épargne rien : ni les titres, ni les décorations, ni les citations flatteuses.
Garde-toi donc de devenir cet homme aux mains pleines mais à l’âme vide.
Sois de ceux que l’honneur précède, que l’exigence guide, que la vérité habite. Tu ne seras peut-être jamais applaudi dans les salons du pouvoir, mais tu te regarderas en paix, chaque matin, dans le miroir du juste. Mon fils,surtout retiens bien ceci : le pouvoir n’est jamais une armure contre la vérité. L’intelligence sans intégrité devient poison. La science du droit, lorsqu’elle se vend aux puissants, trahit la justice qu’elle est censée servir. Et surtout, il n’y a pas de grandeur à servir un Roi quand le peuple est enchaîné.
Je t’invite à cultiver la rigueur, mais aussi la droiture. À aimer ton pays sans jamais renoncer à ta conscience. Que l’ambition ne te fasse jamais tourner le dos à la vérité, même lorsqu’elle est inconfortable. Ne sois jamais de ceux qui écrivent les lois pour couvrir l’injustice, mais de ceux qui les brandissent pour libérer les opprimés. L’exemple de cet homme nous enseigne que la chute n’est pas toujours immédiate, mais elle est certaine lorsque les fondations sont bâties sur la vanité, le mensonge et la peur.
Sois libre. Sois juste. Sois vrai.
Je t’embrasse avec tendresse et foi dans la rectitude de ton chemin.
Ton père, qui t’aime et veille.ABS









































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